dimanche 8 novembre 2015

« Une vie pour le tsar » de Mikhaïl Glinka - Opéra de Francfort - 05/11/2015


Evènement phare de ce début de saison à Francfort, la nouvelle production d’Une vie pour le tsar s’avère réjouissante à plus d’un titre. On soulignera tout d’abord l’audace de programmer l’un des deux opéras de Glinka (1804-1857), inexplicablement absents du répertoire en dehors de la Russie, et ce malgré leurs nombreuses qualités. Ce désintérêt s’explique sans doute par le manque de notoriété du compositeur, au catalogue restreint – illustré dans ce domaine par l’échec de son second opéra Rouslan et Ludmilla en 1842, qui viendra clore sa production lyrique. Ces dernières années, seul le festival de Radio France à Montpellier s’était illustré, en 2012, autour d’une soirée manifestement très réussie.

Il est vrai que le premier opéra composé par Glinka en 1836 ne manque pas d’atouts, entre l’imagination mélodique constante de son auteur, le raffinement de son orchestration et l’originalité du rôle confié au chœur, véritable acteur de l’opéra. C’est là l’une des idées forces du livret qui raconte la lutte des russes menacés par les troupes polonaises, autour du sacrifice d’Ivan Soussanine pour sauver le tsar. Glinka alterne habilement emphase du chœur et recueillement quasi a capella, démontrant un art des transitions et des variations d’atmosphère réellement captivant, que ce soit dans les scènes légères des danses polonaises au II ou dans le récit déchirant de Soussanine au moment d’affronter le courroux de ses opposants en fin d’opéra.


Sebastian Weigle se délecte du raffinement de Glinka en allégeant les textures, introduisant un sens de la respiration admirable de clarté, irrésistible dans les scènes de ballet. On regrettera cependant que les passages plus dramatiques conviennent moins à cette optique, les voix paraissant trop en avant et laissées à elles-mêmes. Face à cet orchestre en retrait dans les passages contrastés, le Chœur de l’Opéra de Francfort, et tout particulièrement ses pupitres masculins, manque de caractère pour s’imposer pleinement. Cet accompagnement en dentelle convient mieux à Anton Rositskiy (Bogdane Sabinine), jamais couvert malgré sa faible projection, et qui peut faire ainsi l’étalage de son beau timbre clair. Autre petite voix, Kateryna Kasper (Antonida) obtient une ovation en fin d’opéra pour sa musicalité, sa fraîcheur et la belle rondeur de ses phrasés. Aux côtés de la superlative Katharina Magiera dans le rôle de Vania, John Tomlinson compose un Soussanine minéral, au timbre rêche et sans couleurs, qui convient bien à l’âpreté déchirante de son abnégation, porté par une puissante déclamation.


Harry Kupfer surprend quant à lui par une mise en scène fidèle au drame, fine et précise, proposant une scénographie épurée sans cesse revisitée autour des restes d’un édifice religieux et d’une immense cloche brisée au sol. Les éclairages splendides et les effets vidéo participent de cette réussite visuelle constante, tel ce simple voile reproduisant une saisissante tempête de neige au IV. Quelques clins d’œil savoureux sont aussi mêlés à l’histoire, l’enrichissant malicieusement sans la trahir, Kupfer se rappelant que l’œuvre fut à la fois un instrument de propagande sous le tsar puis sous les communistes. On se délecte ainsi de l’inauguration d’un char devenu monument célébrant l’amitié entre les alliés du bloc soviétique, de la RDA à la Pologne, tandis que la scène finale célèbre ironiquement la démonstration de force d’un régime caricatural.


Un spectacle réussi, en dehors des quelques réserves sus-évoquées, que l’on recommande chaleureusement pour tous ceux qui auront la chance de passer par Francfort en cette fin d’année. Autre spectacle à ne pas manquer avec la reprise attendue de la superbe production de Hansel et Gretel donnée l’an passé. Un seul regret : à quand les surtitres en anglais? Il est temps que «Mainhattan» – cette petite New York, située sur les bords
du Main, qui doit son surnom à son statut de capitale économique de l’Allemagne – se rappelle qu’elle accueille de nombreux non-germanophones tout au long de l’année: un public moins captif, mais qui mérite lui aussi ce confort désormais incontournable.

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