jeudi 30 octobre 2014

« La Femme sans ombre » de Richard Strauss - Opéra de Francfort - 26/10/2014


Pour le cent cinquantième anniversaire de la naissance de Richard Strauss, l’Opéra de Francfort n’oublie pas le compositeur bavarois dont on retrouvera une ancienne production de l’Ariane à Naxos en fin d’année. Mais place tout d’abord à une autre reprise, avec La Femme sans ombre, production conçue en 2003 par Christof Nel, un habitué des lieux. Le metteur en scène allemand, peu connu en dehors de son pays, s’était illustré, en 2010 à Genève par son sens de l’épure et sa volonté d’expliquer les failles psychologiques des personnages d’Elektra. Déjà Strauss, si l’on peut dire, tout comme un plateau tournant réutilisé fort judicieusement pour symboliser les errances des personnages et leur incapacité à prendre en main leur destin. Ici, l’immense cube central occupant la scène appartient au monde de l’Empereur, tandis que les murs extérieurs sont ceux de l’humanité, réservés au couple de teinturiers.

Si l’on peut conseiller la lecture préalable du livret pour tenter de comprendre toutes les allusions, des poissons suspendus symboles de fécondité aux masques inquiétants des enfants à naître, on pourra aussi se laisser porter par ces visions expressionnistes du meilleur effet visuel. Enigmatique et suggestive, la mise en scène déploie des visions cauchemardesques inattendues, convoquant un bestiaire que n’aurait pas renié Jérôme Bosch, pour figurer le double écueil psychologique des héroïnes. Dans cette optique, l’une et l’autre femme partagent la fatale incapacité à avoir un enfant – l’une prosaïquement (la femme de Barak), l’autre symboliquement (l’absence d’ombre pour l’Impératrice). Le finale est à cet égard très réussi, lorsqu’enfin les deux couples pénètrent le même lieu, celui de l’intérieur rassurant d’un couple ordinaire occupé à scruter l’horizon d’une descendance désormais promise.


Plus encore que cette passionnante mise en scène, le plateau vocal ici réuni frise la perfection, aidé par une direction tout aussi élégiaque que la veille, qui fonctionne plus encore tant l’opulence orchestrale de Strauss apparaît ici domptée pour le meilleur effet. Entre ductilité des transitions et détails révélés de l’orchestration, Sebastian Weigle reçoit une ovation méritée au terme de la représentation. De même, les applaudissements nourris pour Terje Stensvold ne trompent pas: le sens du phrasé, l’intense projection et la richesse des couleurs imposent un Barak superlatif. A ses côtés, Sabine Hogrefe ne démérite pas dans son lourd rôle d’épouse, offrant une belle opulence dans les graves, même si sa voix devient plus métallique au fil de la représentation, particulièrement dans l’aigu. Aucun problème de ce côté-là pour le soprano rayonnant de Tamara Wilson, au timbre pur porté par une aisance confondante. Autre grande satisfaction avec la Nourrice de Tanja Ariane Baumgartner, autoritaire et fourbe, magnifique de présence et d’intensité. Si l’Empereur de Burkhard Fritz souffre d’une émission étroite, la mise en scène a l’habileté de le faire chanter près de la rampe, permettant de faire apprécier toutes les qualités de son timbre clair et aérien.


Aucune fausse note également parmi les seconds rôles, particulièrement le jeune Michael Porter, au physique harmonieux judicieusement dévoilé. Avec ses collègues de l’Opéra Studio de Francfort, on retrouve le ténor américain dès le lendemain dans un court récital offert gratuitement à l’heure du déjeuner. De Rossini à Verdi, en passant par Massenet, Tchaïkovski et... Johann Strauss, encore une belle occasion de profiter de l’excellence d’une maison d’opéra décidément à fréquenter!

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